MEYBOOM : la renaissance d’un immeuble bruxellois

À l’angle de la rue des Marais et de la rue des Sables, en plein cœur du Pentagone bruxellois, se dresse un bâtiment qui porte en lui plus d’un siècle d’histoire. Selon Aurélien Gillet, développeur du projet pour ION, « c’est un bâtiment qui date de la fin du XIXe siècle. Il a été construit initialement pour la Compagnie mutuelle des tramways, et puis il a appartenu à la Société générale des Minerais. » Aujourd’hui, quand on arpente ses couloirs, les strates de cette longue vie s’imposent au regard : « on voit des murs épais en brique, puis on voit le béton armé qui est apparu, et puis enfin des grandes poutres métalliques avec de grandes portées », témoignant des multiples extensions qui ont façonné sa structure complexe. Pour Thierry De Wever, CEO de Belfius Immo, l’immeuble est tout simplement « een erfstuk voor Brussel » — un héritage pour Bruxelles — datant de 1898.

Le tournant de l’histoire s’amorce en 2012, quand la KU Leuven fait l’acquisition du bâtiment avec l’intention d’y installer un campus bruxellois. Le projet initial est radical : démolir l’ensemble et reconstruire à neuf. « À l’époque, naturellement, elle avait demandé un permis pour démolir totalement le bâtiment, le mettre par terre, et faire un nouveau campus avec des auditoires et des salles de cours », raconte Aurélien Gillet. Ans Persoons, alors échevine de l’Urbanisme à la Ville de Bruxelles et aujourd’hui secrétaire d’État en charge de l’Environnement, du Climat, de la Rénovation urbaine, du Patrimoine et de l’Image de Bruxelles à la Région Bruxelles-Capitale, replace ce choix dans son contexte : « C’était une autre époque, je crois. Aujourd’hui, ils n’oseraient même plus envisager cela. »

Mais presque immédiatement, le projet suscite une levée de boucliers. « Il y a eu des protestations, et la Ville a fait valoir que ce bâtiment avait une valeur patrimoniale. Il ne pouvait pas disparaître, ne pouvait pas être démoli », rappelle Ans Persoons. La KU Leuven obtient néanmoins son permis de démolir en 2017, après un passage devant le Conseil d’État. La ville envisage un recours, mais les esprits, entre-temps, ont évolué. C’est alors que son prédécesseur, Pascal Smet, secrétaire d’État à l’Urbanisme, décide d’intervenir. « Il a dit : on ne peut pas laisser faire ça. Un bâtiment comme celui-ci doit trouver une nouvelle affectation. La démolition, c’est du passé. » Ans Persoons confie volontiers : « Au départ, je lui disais : « Pascal, ça ne marchera jamais. Ils ont un permis. C’est trop tard. » Et pourtant, il a réussi. »

La solution trouvée tient d’un savant jeu d’échanges immobiliers dans le quartier. Pascal Smet réunit toutes les parties autour de la table. La KU Leuven accepte d’abandonner son permis de démolition sur ce site et d’aller développer son campus sur le boulevard Pacheco — dans un bâtiment alors propriété de Belfius. En échange, Belfius Immo récupère le Meyboom. « C’est comme ça que, sur un jeu immobilier dans le quartier — pour appeler ça comme ça — la KU Leuven a décidé de ne pas démolir le bâtiment », résume Aurélien Gillet. De son côté, Thierry De Wever décrit cette transaction comme un « swap, un échange de terrains » qui a permis à Belfius Immo de prendre le contrôle du site tout en offrant à la KU Leuven une alternative viable.

Dès lors, la logique s’inverse. « Aujourd’hui, tout tourne autour du recyclage, de la durabilité. Et je pense qu’il vaut mieux conserver ce bâtiment, sa façade, son rayonnement, et renouveler les techniques internes pour les adapter aux normes contemporaines, plutôt que de démolir et reconstruire à neuf », affirme Thierry De Wever. Ce basculement des mentalités, Aurélien Gillet le formule ainsi : « on n’était plus dans le tout démolir pour reconstruire, mais plutôt dans le maintien du bâti existant pour le réhabiliter, le rénover et le conserver. »

Belfius Immo s’associe alors à ION develop different, promoteur spécialisé dans les résidences étudiantes, dans une joint-venture à 50/50. La vocation du bâtiment s’impose presque naturellement : « quand on le voit depuis la rue, cette modularité de la façade, en fait chaque fenêtre à une distance égale qui permet d’avoir des largeurs idéales pour pouvoir faire du logement étudiant », explique Aurélien Gillet. Mais pour trouver un gestionnaire, il fallait encore frapper à la bonne porte. « Il nous est paru évident d’aller toquer à la porte de l’Université Saint-Louis. Parce qu’en fait, ils sont au bout de la rue, ils sont à 200 mètres du site. »

L’accueil de l’UCLouvain Saint-Louis Bruxelles est immédiat. Laurence Albert, directrice du Service de la vie étudiante, explique pourquoi : « Saint-Louis dispose actuellement de moins de 160 logements étudiants, donc ça va permettre de plus que doubler la capacité. C’est vraiment très appréciable dans un contexte de pénurie aiguë de logements étudiants à Bruxelles. » La demande est réelle et urgente : chaque année, entre 100 et 150 demandes de logement restaient sans réponse. « Des étudiants qui viennent de loin, qui viennent de l’étranger pour des séjours en mobilité, des étudiants qui viennent aussi de Belgique, qui entrent à l’université, pour qui se rendre à Bruxelles pour étudier, c’est quand même toute une étape de vie », dit-elle. L’université prend le bâtiment entier en bail de quinze ans, assumant elle-même la gestion et le risque locatif. Pour Thierry De Wever, c’est « une symbiose parfaite » : ION develop different et Belfius Immo y trouvent un investissement solide, Saint-Louis y trouve un outil au service de ses étudiants.

Le projet prévoit 219 logements étudiants, « des logements de bonne taille, de qualité, aux normes énergétiques actuelles, à la pointe, et avec en plus une façade magnifique de bâtiment de caractère », se réjouit Laurence Albert. À l’intérieur, « on est dans des volumes très grands, très qualitatifs, avec des hauts plafonds, des espaces assez larges ». Plus de 750 mètres carrés d’espaces communs — cuisines, salons, salles d’étude — accompagneront les 219 chambres. Et l’atrium central, aujourd’hui fermé sous une verrière, sera ouvert sur l’extérieur et transformé en jardin. « Je pense que ça sera le point de rencontre, surtout par beau temps, pour tous les étudiants », anticipe Thierry De Wever. Livraison prévue pour la rentrée académique 2028.

Pour Ans Persoons, l’aventure du Meyboom dépasse le simple chantier : « C’est aussi l’histoire de Bruxelles qui évolue constamment, d’un passé de « Bruxellisation » où nous avons démoli beaucoup de bâtiments qui seraient aujourd’hui immédiatement protégés. » Ce bâtiment non classé, sauvé in extremis, illustre un changement de cap. « C’est un récit qui montre que les choses peuvent se passer autrement », conclut-elle. « Et je suis sincèrement heureuse qu’on puisse le conserver et en faire des logements étudiants — pour la ville, pour le patrimoine, et pour la vie étudiante à Bruxelles. »Thierry De Wever partage cet enthousiasme et voit dans le projet « un exemple, un exemple emblématique d’une situation gagnant-gagnant pour tout le monde. »

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