« L’Architecture palimpseste » : Francis Metzger fait du temps un matériau de projet

Dans L’Architecture palimpseste – Le temps comme matériau, Francis Metzger revient sur plus de trente ans de pratique pour défendre une architecture qui ne cherche ni à figer le passé ni à repartir de zéro. De la Bibliothèque Solvay à l’Astoria, de la Royale Belge à la Villa Empain, mais aussi de Bruxelles à Kinshasa, l’architecte interroge notre manière de lire, transformer et transmettre ce qui existe déjà.

Un palimpseste est un manuscrit dont on a effacé une première écriture afin de pouvoir écrire à nouveau sur le même support. Si Francis Metzger choisit ce mot pour parler d’architecture, ce n’est pas seulement pour sa force poétique. À l’origine, le parchemin était réemployé parce que la matière était trop précieuse pour être abandonnée. C’est précisément de cette idée que part son livre : comment continuer à construire sans considérer le monde existant comme une matière jetable ?

Publié aux Impressions NouvellesL’Architecture palimpseste – Le temps comme matériau est moins une monographie qu’une réflexion issue de la pratique. Francis Metzger y développe progressivement une manière d’intervenir sur l’existant : non pas conserver tout, non pas tout transformer, mais comprendre ce qui est déjà là afin de déterminer ce qui mérite de durer et ce qui peut évoluer. L’ouvrage est préfacé par Daniel Fügenschuh, président du Conseil des Architectes d’Europe, et se clôt par une conversation avec Elizabeth et Christian de Portzamparc.

Des Marolles à la Bibliothèque Solvay

Le livre commence pourtant loin des théories patrimoniales. Francis Metzger revient sur son enfance dans les Marolles, au pied du Palais de Justice. Un édifice monumental dont la construction a entraîné la démolition d’une partie du quartier et laissé une trace profonde dans la mémoire de ses habitant·es. Il raconte également son passage par l’Athénée Robert Catteau et une autre école, plus inattendue : celle des échecs. Joueur dès l’enfance, il y apprend à anticiper, à hiérarchiser, à sacrifier parfois une pièce pour préserver l’essentiel. Une manière de penser qu’il retrouvera plus tard dans le projet architectural. 

Son rapport au patrimoine naît, lui, presque par hasard. Au début des années 1990, il remporte le projet de restauration de la Bibliothèque Solvay, face notamment à Lucien Kroll. Le bâtiment est alors muré, squatté, incendié et profondément dégradé. Metzger y met progressivement au point ce qui deviendra l’un des fondements de sa méthode : croiser les archives, l’observation matérielle du bâtiment et son état technique avant de décider de toute intervention. 

Cette expérience devient le point de départ d’une pratique consacrée en grande partie à la transformation de bâtiments existants.

Lire, hiérarchiser, décider

Le cœur du livre s’organise autour de six gestes : lire, hiérarchiser, décider, écrire, laisser ouvert et transmettre. Six étapes qui ne constituent pas un protocole rigide, mais une méthode extraite de l’expérience des projets. 

Le premier consiste à lire. Avant de dessiner, il faut comprendre ce qui existe, parcourir les lieux, observer leur structure, leur lumière, leurs usages mais aussi leurs absences. Pour Francis Metzger, une photographie, un plan ou une archive ne suffisent jamais : l’architecture doit aussi être éprouvée physiquement. 

Vient ensuite le moment de hiérarchiser. Tout ce qui est ancien ne possède pas automatiquement la même valeur. Un bâtiment peut contenir des éléments essentiels à son identité et d’autres qui ne sont que les traces successives de transformations ou d’adaptations. Conserver ne signifie donc pas nécessairement conserver davantage, mais « conserver mieux ».

La transformation de la Royale Belge, menée avec Caruso St John, Bovenbouw et DDS+, permet à Metzger d’illustrer cette idée. L’enjeu n’était pas de figer l’ancien siège de la compagnie d’assurances, ni de le considérer comme une enveloppe vide pouvant recevoir n’importe quel programme. Il fallait identifier ce qui faisait réellement l’œuvre — sa structure, ses proportions, son rapport au paysage et ses grands espaces — pour permettre ensuite au bâtiment d’accueillir de nouveaux usages. 

Le troisième geste consiste à décider. Car l’analyse ne peut pas tout résoudre. À un moment, l’architecte doit prendre position. Le chantier du château Tournay-Solvay, dont la toiture avait été détruite par un incendie en 1982, sert ici de cas d’école. La lecture du bâtiment permet d’identifier ce qui doit être restitué et ce qui peut, au contraire, faire l’objet d’une réinterprétation contemporaine. 

C’est aussi là que Metzger revendique une forme d’audace : travailler avec le patrimoine ne signifie pas s’effacer. Une intervention contemporaine peut être forte à condition qu’elle repose sur une connaissance suffisamment précise du lieu.

De l’Astoria à la Villa Empain : écrire une nouvelle couche

Une fois la décision prise, encore faut-il lui donner forme. Francis Metzger parle alors d’écriture et développe la notion de « coquille capable » : une architecture suffisamment précise pour posséder une identité, mais suffisamment ouverte pour accueillir d’autres usages et d’autres transformations. 

Le livre traverse à ce titre plusieurs réalisations emblématiques de son parcours : la Maison Autrique et la gare Centrale, deux œuvres de Victor Horta appartenant à des périodes radicalement différentes ; Villalobar ; la Villa Empain ; mais aussi l’Astoria. 

L’histoire du Grand Hôtel Astoria, aujourd’hui Corinthia Grand Hotel Astoria, occupe une place particulière. Pour Metzger, restaurer peut parfois signifier retrouver une absence. La grande verrière de deux étages qui organisait autrefois le cœur de l’hôtel avait disparu en 1947. Les archives, les vitraux conservés et la logique spatiale du bâtiment ont permis d’en comprendre l’importance et d’en proposer la restitution. 

Mais le chantier raconte également la lenteur propre à certains projets. Dix-sept années séparent les premières études de l’ouverture du bâtiment. Entre-temps, le programme évolue : Corinthia reprend le projet en 2016 avec l’ambition de recréer un palace contemporain. Le temps du projet devient ainsi lui-même l’une des couches du palimpseste. 

À la Villa Empain, restaurée pour la Fondation Boghossian, une autre question apparaît : comment un bâtiment peut-il changer de fonction sans cesser d’être lui-même ? Pour Metzger, la durabilité d’une architecture ne réside pas seulement dans la résistance de ses matériaux, mais aussi dans sa capacité à accueillir des usages que ses concepteurs n’avaient pas nécessairement prévus. 

Le patrimoine appartient aussi à celles et ceux qui l’habitent

Cette ouverture au temps conduit le livre vers une dimension sociale. Le cas de la Cité-jardin de la Butte-Rouge, à Châtenay-Malabry, permet à Francis Metzger de remettre en question une vision trop figée du patrimoine : protéger les bâtiments sans améliorer les conditions de vie de leurs habitant·es reviendrait à trahir l’intention même du projet initial, profondément sociale. La question n’est donc plus seulement de savoir ce qu’il faut conserver, mais comment continuer à habiter un patrimoine du XXe siècle sans le nier ni le transformer en musée — c’est l’un des fils rouges de l’ouvrage : une architecture ne s’arrête pas lorsque l’architecte quitte le chantier.

Vient enfin le temps de transmettre. Là, Metzger élargit la notion de patrimoine : transmettre ne signifie pas forcément transmettre une matière intacte. À travers les Serres royales de Laeken, mais aussi le sanctuaire japonais d’Ise, reconstruit périodiquement, le livre interroge ce qui constitue réellement l’authenticité d’une architecture — sa matière, sa forme, son savoir-faire, ou la continuité d’un geste.

Décentrer le regard

Le septième chapitre, « Décentrer », vient volontairement bousculer la méthode élaborée jusque-là. Francis Metzger confronte son expérience européenne du patrimoine à d’autres contextes, notamment en Afrique subsaharienne — non pour y chercher un modèle à importer, mais pour remettre en question certaines évidences occidentales. À Kinshasa, il observe des bâtiments continuellement adaptés, divisés, surélevés ou réaffectés : là où l’Europe voit souvent le patrimoine comme un état à préserver, ces architectures sont d’abord des ressources capables de continuer à servir. Le temps n’y apparaît plus comme une menace pour le bâtiment, mais comme un matériau de sa transformation.

Cette réflexion s’élargit à trois architectes aux démarches très différentes mais convergentes : Francis Kéré, qui travaille à partir des ressources et du climat local ; Wang Shu, dont le musée de Ningbo réemploie des matériaux issus des destructions ; et Balkrishna Doshi, dont le projet Aranya a été progressivement transformé par ses habitant·es. Le palimpseste cesse alors d’être une manière de parler du patrimoine pour devenir une méthode écologique : réparer, réemployer, prolonger les bâtiments plutôt que recommencer systématiquement à partir de zéro.

Construire, c’est aussi accepter l’inachevé

Dans l’épilogue, intitulé « Persévérer », Francis Metzger revient une dernière fois sur la temporalité particulière du métier d’architecte. Certains projets se construisent après des années d’attente ; d’autres ne verront jamais le jour. Ils n’en disparaissent pas pour autant.

Il évoque notamment la Dixième Boule, projet imaginé autour de l’Atomium mais jamais réalisé. Ces architectures restées à l’état de dessins, d’études ou d’hypothèses constituent elles aussi des couches invisibles de la ville et de la pensée de l’architecte. 

Au terme du livre, le « palimpseste » apparaît donc moins comme une théorie de la restauration que comme une manière de considérer l’ensemble de l’architecture. Un bâtiment arrive toujours après quelque chose et sera presque toujours transformé après nous. L’enjeu n’est dès lors ni de sanctuariser l’existant ni de célébrer la nouveauté pour elle-même, mais de savoir lire ce qui est là, reconnaître ce qui compte, intervenir avec suffisamment de justesse pour que d’autres puissent, un jour, continuer l’histoire.

C’est peut-être là que réside la proposition centrale de Francis Metzger : faire du temps non plus l’ennemi de l’architecture, mais l’un de ses matériaux.

Francis Metzger, un fil rouge dans l’histoire d’Archi Urbain

La lecture de L’Architecture palimpseste résonne aussi avec l’histoire d’Archi Urbain : une grande partie des projets que Francis Metzger convoque pour construire sa réflexion ont accompagné l’émission au fil des années. La rencontre remonte à la cinquième saison, et depuis, Mister Emma a régulièrement suivi le travail de l’architecte à travers des émissions consacrées à la Gare Centrale, au château Tournay-Solvay ou à la Villa Empain — trois bâtiments qui posent déjà les questions au cœur du livre : que faut-il conserver ? Que peut-on transformer ?

Cette relation s’est prolongée à travers deux films : l’un sur la transformation de la Royale Belge, ancien siège d’assurances devenu programme mixte, l’autre sur le chantier exceptionnel du Grand Hôtel Astoria, devenu Corinthia Brussels.

Il y a dès lors quelque chose de particulier, pour Archi Urbain, à ouvrir L’Architecture palimpseste : on y retrouve des bâtiments visités à plusieurs reprises, des chantiers suivis pendant des années, des questions posées au fil des entretiens.

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