Jean Dethier est une figure singulière du paysage architectural européen, à la croisée de la pratique, de la recherche et de la transmission. Architecte, urbaniste et commissaire d’exposition, il a consacré sa carrière à élargir le regard porté sur l’architecture, en la reconnectant aux cultures, aux territoires et aux savoir-faire traditionnels.

Formé à La Cambre à Bruxelles, il entame dès les années 1960 un parcours international qui le mène notamment en Afrique du Nord. Au Maroc, il découvre l’architecture vernaculaire et les techniques de construction en terre crue, qui marqueront durablement sa pensée. Cette expérience de terrain fonde une conviction profonde : les réponses aux enjeux contemporains se trouvent souvent dans des pratiques anciennes, adaptées aux ressources locales et aux climats.
En 1975, il rejoint le Centre Pompidou en tant qu’architecte-conseil. Pendant près de trois décennies, il y développe une activité de commissaire d’exposition qui contribue à démocratiser la culture architecturale auprès d’un large public. À travers des expositions marquantes — consacrées notamment aux gares, aux architectures du monde ou à la construction en terre — il propose une lecture ouverte, accessible et engagée de l’architecture.
Véritable pionnier dans la reconnaissance de l’architecture en terre, Jean Dethier en défend les qualités écologiques, économiques et culturelles bien avant que ces enjeux ne s’imposent dans le débat contemporain. Son travail participe à repositionner ces techniques comme des solutions d’avenir, capables de répondre aux défis environnementaux actuels.
Il prolonge cette réflexion dans l’ouvrage Habiter la terre, publié chez Flammarion en 2019. Dans ce livre, il parcourt l’histoire de la construction en terre crue, depuis ses origines jusqu’à ses réinterprétations contemporaines, et met en lumière trois grandes figures pionnières des architectures modernes et contemporaines en terre, illustrant la richesse et la pertinence de ces pratiques à travers le monde.
Le premier, François Cointeraux, apparaît à la fin du XVIIIe siècle comme un véritable visionnaire. Maçon autodidacte, il est le premier à théoriser et rationaliser la construction en terre à travers son « Nouveau pisé ». Dans le contexte de la Révolution française, il porte une ambition profondément sociale : rendre l’architecture accessible à tous, en proposant des méthodes simples, économiques et reproductibles. Par ses nombreux écrits et son engagement pédagogique, il diffuse largement ses idées à travers l’Europe et au-delà, posant les bases d’une modernité constructive fondée sur la terre.
Un siècle et demi plus tard, Hassan Fathy incarne une autre forme de rupture. Architecte égyptien formé aux standards occidentaux, il choisit pourtant de s’en détacher pour revenir aux savoir-faire vernaculaires de son pays. À partir des années 1940, il développe une architecture en terre inspirée des techniques nubiennes, notamment les voûtes en adobe. Son approche est à la fois sociale, politique et écologique : construire avec et pour les populations locales, en valorisant les ressources disponibles et les savoirs artisanaux. À travers ses projets emblématiques comme New Gourna, il propose une alternative radicale à l’architecture industrialisée, inscrivant son travail dans une réflexion plus large sur l’autonomie et la dignité des territoires.
Enfin, à partir de la fin des années 1970, le groupe CRATerre ouvre une nouvelle ère, celle de la reconnaissance scientifique et internationale de la construction en terre. Fondé à Grenoble, ce collectif pluridisciplinaire va structurer, étudier et diffuser les savoirs liés à ce matériau à une échelle inédite. Entre recherche, enseignement, projets pilotes et actions sur le terrain dans le monde entier, CRATerre transforme une pratique longtemps marginalisée en un champ d’innovation contemporain. Leur travail contribue à repositionner la terre crue comme une solution crédible face aux défis écologiques actuels, notamment dans le secteur du bâtiment, fortement émetteur de CO₂.
Trois époques, trois approches, mais une même convergence : celle d’une architecture qui réconcilie théorie et pratique, tradition et modernité, intelligence constructive et responsabilité environnementale. Ensemble, ces pionniers ont ouvert la voie à une nouvelle manière de bâtir — plus sobre, plus locale, et profondément ancrée dans les enjeux du XXIe siècle.
De la théorie au terrain
Ces trois trajectoires, bien que distinctes, partagent une même intuition : celle que la terre crue n’est pas un vestige du passé, mais une ressource d’avenir.
C’est une idée que le journaliste-réalisateur Mister Emma a pu éprouver concrètement en novembre 2023, en suivant Jean Dethier à Lyon lors d’une semaine d’étude consacrée au renouveau de la construction en terre crue.
Aux côtés des étudiants de l’ETH Zürich et sous la direction du professeur et architecte Roger Boltshauser, ce voyage a permis de relier la théorie à la pratique, l’histoire aux enjeux contemporains.
Au fil des rencontres, une évidence s’impose : la terre est partout. Dans les murs, dans les sols, dans les savoir-faire… mais surtout dans les réflexions d’une nouvelle génération d’acteur·rices engagé·es.
Architectes, chercheur·reuses, ingénieur·es, artisan·es : tous·tes participent aujourd’hui à ce renouveau. Tous·tes prolongent, à leur manière, l’héritage des pionniers.
Au fil des rencontres, Emma a donné la parole à celles et ceux qui font vivre cette discipline aujourd’hui : Emmanuel Mille (CRAterre), Zoé Tric (amàco), Felix Hilgert (LEHMAG), ou encore Clément Vergély et Nicolas Meunier, qui incarnent chacun·e à leur manière cette alliance entre tradition et innovation.
Le reportage que Mister Emma a réalisé au cours de cette semaine propose une immersion au cœur de cette dynamique.
Une plongée de 37 minutes dans un écosystème où la terre redevient un matériau d’avenir.

