Je viens d’apprendre avec une immense tristesse le décès de l’architecte Harold Fallon, cofondateur du bureau bruxellois AgwA. Il avait 49 ans.
La nouvelle me bouleverse d’autant plus que, depuis plus de dix ans, nos chemins se sont croisés à plusieurs reprises dans le cadre d’Archi Urbain. Des rencontres espacées dans le temps, autour de projets très différents, qui me donnent aujourd’hui le sentiment d’avoir observé, par fragments, le parcours d’un architecte et l’affirmation progressive d’une pensée.
J’ai rencontré Harold pour la première fois en 2015. Avec Benoît Vandenbulcke, il m’avait emmené découvrir trois projets de logements à Saint-Gilles, Forest et Schaerbeek. Trois interventions que nous avions réunies sous un titre presque malicieux : « 3 frites ». Leur point commun était d’occuper des dents creuses, ces parcelles résiduelles de la ville auxquelles l’architecture peut soudain redonner une présence et une utilité.
Dès cette première rencontre, il y avait déjà quelque chose qui allait devenir, à mes yeux, caractéristique du travail d’AgwA : ne pas chercher le geste spectaculaire pour lui-même, mais partir d’une situation, d’une contrainte, de ce qui est déjà là, pour trouver la réponse la plus juste.
Quelques mois plus tard, je retrouvais Harold et Benoît à Schaerbeek pour la transformation du centre culturel flamand De Kriekelaar. Nous étions en décembre 2015 lors de l’inauguration et l’émission fut diffusée en janvier 2016. Là encore, l’intervention architecturale s’inscrivait dans un bâtiment existant, notamment avec cette salle conçue comme une sorte de « box in the box ».
Puis il y eut une rencontre beaucoup plus intime.
En 2020, Harold m’a ouvert les portes de son habitation, réalisée avec son épouse Evelia Macal, dans un ancien entrepôt situé en intérieur d’îlot à Molenbeek. Il ne s’agissait plus seulement de visiter un projet professionnel mais de découvrir un lieu dans lequel l’architecte avait engagé sa propre manière d’habiter.
La transformation posait une question passionnante : comment transformer un bâtiment beaucoup trop grand pour une habitation tout en apportant des réponses écologiques et durables ? Le projet devenait alors un véritable laboratoire : réflexion sur les volumes réellement chauffés, sur la structure, sur les matériaux, sur l’énergie, sur les usages et sur la manière d’occuper un patrimoine existant plutôt que de chercher à le remplacer.
Avec le recul, cette maison raconte sans doute beaucoup de la manière dont Harold envisageait l’architecture : faire avec plutôt que faire table rase. Regarder l’existant non comme un problème dont il faudrait se débarrasser, mais comme une matière à interroger, transformer, compléter et parfois simplement laisser vivre.
Cette pensée s’est progressivement imposée bien au-delà des projets domestiques.
En 2022, AgwA recevait les honneurs de Bozar avec Dispositions, la première exposition monographique consacrée au bureau. Six projets permettaient alors de parcourir près de vingt années de pratique. L’exposition mettait en évidence une architecture qui laisse volontairement de la place à l’évolution des bâtiments, à leurs transformations futures et à leur appropriation par les usagers.
Le mot disposition disait finalement beaucoup : disposer des choses dans l’espace, bien sûr, mais aussi mettre quelque chose à disposition, créer les conditions plutôt que figer les usages.
Harold développait parallèlement cette réflexion dans l’enseignement et la recherche. Docteur en architecture, professeur à la KU Leuven, il avait notamment cofondé le groupe de recherche interuniversitaire Architecture in Practice, travaillant précisément sur les liens entre pratique architecturale, recherche et production de connaissance. Au printemps 2026, il enseignait également à Columbia University, à New York.
Il aimait interroger la place exacte que pouvait encore prendre l’architecte dans un monde saturé de normes, de procédures, de contraintes économiques et techniques.
En 2022, dans un texte intitulé « Marge », il posait une question qui prend aujourd’hui une résonance particulière : où se trouve encore la marge de manœuvre permettant à l’architecte de produire un travail significatif et d’agir sur la société ?
Pour Harold, cette marge, aussi petite soit-elle, constituait précisément l’espace de l’engagement et de la créativité. « C’est dans la marge que de nouvelles idées naissent », écrivait-il en substance.
Et puis il y a Charleroi.
Le Palais des Expositions, ou CHAPEX, développé par AgwA avec architecten jan de vylder inge vinck, apparaît aujourd’hui presque comme l’aboutissement de cette manière de penser. Transformer plutôt que démolir. Observer les qualités d’une immense structure existante. Accepter ses contraintes. En retirer certains éléments plutôt que d’en ajouter systématiquement. Libérer des espaces capables d’accueillir des usages que l’architecte ne cherche pas forcément à déterminer à l’avance.
Le 16 avril 2026, le projet remportait le Prix de l’Union européenne pour l’architecture contemporaine – Mies van der Rohe Award. Une reconnaissance immense : pour la première fois, un projet belge recevait cette distinction européenne majeure.
Trois mois plus tard, Harold nous quitte.
Mes pensées vont aujourd’hui à sa famille, à ses proches, à ses associés, à toute l’équipe d’AgwA, à ses étudiants et à toutes celles et ceux qui ont travaillé et partagé avec lui cette aventure architecturale.
