Quartier Nord : quand la crise du crack déborde jusque devant nos portes

Il est un sujet dont je voudrais vous parler, mais je sais qu’il est délicat. Parce qu’il est vite polarisant. Parce qu’il touche à la sécurité, à la pauvreté, à la santé mentale, à l’accueil, à la drogue, à l’espace public. Et parce qu’au fond, dès qu’on en parle, chacun·e semble déjà prêt·e à dégainer son explication, son camp, son coupable.

Le LaboNord se situe au cœur du quartier Brabant, à proximité de la gare du Nord de Bruxelles. Depuis un an et demi environ, la situation dans ma rue s’est fortement dégradée. Il n’est plus rare de voir des personnes consommer du crack devant les portes, dans les recoins, sur les trottoirs. Certains matins, il faut balayer des pipes, des bouteilles, parfois des seringues. Les éboueurs font un travail formidable, mais inlassable. Ils nettoient, et l’après-midi tout recommence.

Dépôt d’immondices clandestin – place Saint-Lazarre – ©archiurbain.be
Dépôt d’immondices clandestin – rue des Plantes – ©archiurbain.be

Je mesure à quel point ce sujet est sensible. Je sais que certain·es y verront d’abord une question migratoire. D’autres y verront l’échec des politiques d’accueil, de santé ou de réduction des risques. D’autres encore parleront de gentrification. Mais ce que je voudrais dire ici, c’est autre chose : il y a des quartiers bruxellois qui sont en train d’être abandonnés à une forme de ghettoïsation silencieuse. Et le Quartier Nord, comme les abords de la gare du Midi, en est un symptôme évident.

Le constat est là : la rue va mal. Les habitant·es vont mal. Les personnes qui consomment vont mal. Et l’espace public, lui, devient invivable.

Les cris, les bagarres, les tensions, les scènes de consommation à ciel ouvert, les déchets liés à la drogue : tout cela fait désormais partie du quotidien. On ne devrait pas s’y habituer. Ni pour les riverain·es, ni pour les commerçant·es, ni pour les enfants, ni même pour les personnes qui consomment, qui sont elles-mêmes dans une détresse immense.

Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

À Bruxelles, la crise de la drogue ne se limite plus à des scènes de consommation visibles dans l’espace public. Elle s’accompagne aussi d’une montée des violences liées au narcotrafic. La Région a recensé 56 fusillades en 2022 et environ 101 en 2025 avec 8 morts et 43 blessés, soit une augmentation de 80%. Toutes ne sont pas liées à la drogue, mais les autorités judiciaires identifient clairement le contrôle des points de deal comme l’un des moteurs majeurs de cette violence.

Rue des Plantes – ©archiurbain.be

Le crack s’est imposé.

Un chiffre résume à lui seul l’ampleur de la crise du crack : en 2024, 74 % du public de Transit ASBL, centre bruxellois spécialisé dans l’accueil et l’accompagnement des usagers de drogues, déclarait avoir consommé cette drogue. Le crack s’est donc imposé comme une réalité centrale parmi les publics les plus précarisés suivis par les services spécialisés.

Mais le crack n’apparaît pas dans la rue par hasard. Il est une forme fumable dérivée de la cocaïne. Or, la Belgique est aujourd’hui l’un des grands points d’entrée de la cocaïne en Europe, notamment via le port d’Anvers, où près de 55 tonnes ont encore été saisies en 2025.

Bart De Wever, aujourd’hui Premier ministre et ancien bourgmestre d’Anvers, replace lui-même cette question dans une logique internationale. En septembre 2025, lors d’une visite de la secrétaire américaine à la Sécurité intérieure au port d’Anvers, il déclarait que les narcotrafiquants “ignorent les frontières” et appelait à renforcer la coopération entre services de sécurité pour lutter contre la criminalité organisée.

C’est peut-être cela qu’il faut comprendre : la crise visible dans certains quartiers bruxellois n’est que l’extrémité locale d’une chaîne beaucoup plus vaste. Production de cocaïne en Amérique du Sud, importation par les ports européens, réseaux de distribution, points de deal, puis scènes de consommation dans les quartiers les plus fragiles. Entre les deux, il y a toute une économie criminelle. Et au bout de la chaîne, il y a des habitant·es, des commerçant·es, des travailleurs sociaux, des policiers, des éboueurs, mais aussi des personnes dépendantes, livrées à elles-mêmes dans l’espace public.

Mais revenons au quartier Nord…

Sécuriser les gares pour que les navetteurs se sentent mieux en sortant du train ne peut pas être la seule réponse. Si cela consiste simplement à repousser les personnes les plus fragiles vers les quartiers déjà pauvres, alors on ne règle rien. On le rend juste moins visible pour certain·es, et beaucoup plus lourd à vivre pour d’autres. Et surtout, Bruxelles ne s’occupe pas de sa population.

La police ? Elle intervient, elle fait ce qu’elle peut, mais elle semble elle aussi dépassée par l’ampleur du phénomène. Le pouvoir communal ? Il tente d’occuper l’espace, d’organiser des présences, des actions, des dispositifs. Mais dès que cette présence disparaît, les mêmes scènes reviennent.

Ce texte est un cri. Celui d’un habitant qui voit son quartier se dégrader, mais qui refuse de transformer des personnes en détresse en boucs émissaires. Celui d’un Bruxellois qui pense qu’on ne peut pas accepter que certains quartiers deviennent les zones de relégation de toutes les crises sociales, sanitaires et politiques de la ville.

Il faut du soin. Il faut de l’accompagnement. Il faut de la réduction des risques. Il faut aussi de la propreté, de la sécurité, une présence humaine continue, des lieux adaptés, des réponses coordonnées. Et surtout, il faut arrêter de faire comme si repousser le problème de quelques rues suffisait à le résoudre. Et je dirais, en tant que journaliste qui filme Bruxelles depuis 20 ans, il faut une véritable politique urbaine soutenue par tous les niveaux de gouvernance (du fédéral au local en passant par le régional).

Le Quartier Nord n’a pas besoin d’un discours simpliste, ni d’une communication pour les caméras des journaux télévisés. Il a besoin d’une réponse d’avenir digne, ferme et humaine.

Maintenant que le constat est posé, la vraie question est là : qu’est-ce qu’on fait, concrètement ?

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