ARCHI URBAIN : 20 saisons, miroir des évolutions sociétales et urbaines

En vingt saisons, Archi Urbain n’a pas seulement raconté l’évolution de l’architecture : ses archives montrent aussi comment ont évolué celles et ceux qui la font, les sujets qui les préoccupent et la manière même de leur donner la parole.

En 20 saisons, Archi Urbain a produit plus de 700 émissions et donné la parole à près de 1000 personnes, réparties sur plus de 500 entreprises différentes. Plus de 600 projets d’architecture y ont été présentés. Mais Archi Urbain est bien plus que cela : l’émission a aussi donné la parole à des artistes, des expert·es, des écrivain·es, pour questionner l’architecture, l’aménagement du territoire, et la manière dont on habite et on construit la ville.

Vingt ans, cela laisse aussi le temps de changer. À l’occasion de cet anniversaire, nous avons repris l’ensemble des archives de l’émission — plus de 1800 passages à l’antenne, saison après saison — pour comprendre comment Archi Urbain a évolué depuis ses débuts. Ce que racontent les chiffres est parfois attendu, parfois plus surprenant.

Une émission de plus en plus chorale

Le chiffre le plus net de cette analyse ne concerne pas le nombre d’épisodes — celui-ci est resté remarquablement stable, entre 34 et 39 par saison depuis le début. Il concerne le nombre de personnes qui y prennent la parole. Sur les cinq premières saisons, l’émission comptait en moyenne une trentaine d’intervenants différents par saison, pour un peu plus d’une personne par épisode. Sur les cinq saisons les plus récentes, ce nombre a bondi à plus d’une centaine d’intervenants uniques par saison, et la taille moyenne du panel par épisode a presque triplé, passant d’environ 1,3 à 3,6 personnes.

Autrement dit : ce n’est pas l’émission qui s’est multipliée, c’est la conversation qui s’est étoffée. Le nombre de sujets architecturaux traités, lui, n’a progressé que modestement sur la même période — une augmentation réelle, mais bien plus timide que celle du nombre de voix entendues. Ce décalage s’explique en grande partie par un glissement de format apparu à partir de la saison 15 : certains sujets — le Marais Wiels, MediaPark, La Royale Belge, Labonord — ne sont plus traités en un seul épisode avec un seul invité, mais suivis en profondeur sur plusieurs épisodes, avec à chaque fois plusieurs porteurs de projet réunis autour de la table. Un même chantier peut ainsi générer, à lui seul, une dizaine ou une quinzaine d’intervenants différents. L’émission n’a donc pas seulement grandi en audience ou en ancienneté : elle a changé de grammaire, du portrait individuel vers la table ronde.

D’une caméra à bout de bras à la table ronde

Ce glissement vers le format long ne sort pas de nulle part : il est l’aboutissement d’une trajectoire qui remonte à la toute première émission, diffusée le 23 septembre 2006, sur Télé-Bruxelles (aujourd’hui BX1). À l’époque, Archi Urbain reprend la formule de l’émission culturelle du site misteremma.com : un journaliste qui se filme lui-même, caméra à bout de bras. Le smartphone n’existe pas encore, les réseaux sociaux tels qu’on les connaît aujourd’hui non plus, et YouTube vient tout juste de faire son apparition. Voir un homme se filmer en mode selfie à la télévision est, à l’époque, hors norme — Mister Emma fait figure de pionnier, YouTubeur avant l’heure des YouTubeurs.

Le format évolue une première fois en 2014, lorsque Les Délires Productions, la société qui produit Archi Urbain, lance caviar.archi, une plateforme dédiée à la diffusion de vidéos d’architecture. C’est à ce moment que Mister Emma prend du recul et cesse d’être omniprésent à l’écran : la caméra se tourne désormais vers l’invité, l’entretien selfie laisse place à un dispositif plus classique. Un second tournant survient en 2017, lorsque Mister Emma part aux États-Unis réaliser, avec Didier Minne, le film 60 Miles a Day. Ce sera un déclic : depuis lors, huit longs métrages documentaires ont été produits et réalisés, et c’est cette expérience du format long qui, quelques saisons plus tard, infusera Archi Urbain lui-même — jusqu’à ces sujets suivis sur plusieurs épisodes que révèlent les chiffres à partir de la saison 15.

La place des femmes : une progression réelle, mais en dents de scie

Sur l’ensemble des vingt saisons, les femmes représentent environ 26% des passages à l’antenne — ou 30% si l’on compte chaque personne une seule fois, indépendamment du nombre de ses apparitions. Mais ce chiffre global masque une trajectoire loin d’être linéaire. La première saison démarre à 11% de femmes, chute même à 4% en saison 2, avant une remontée progressive et globalement continue : 19% en moyenne sur les saisons 7 et 8, 26 à 30% à partir de la saison 14, avec un pic à 43% en saison 17.

Une saison sort du lot de façon spectaculaire : la saison 13, entièrement dédiée à « Femicity », une série spéciale consacrée à des intervenantes, affiche 100% de présence féminine. Ce n’est pas une anomalie statistique mais un choix éditorial assumé — la preuve, s’il en fallait une, que la place des femmes à l’antenne n’est pas seulement affaire de hasard des invitations, mais aussi de décisions de programmation. En dehors de cette parenthèse, la tendance de fond reste claire : l’émission est passée d’un rapport très déséquilibré (moins d’une femme sur dix au démarrage) à une présence qui avoisine aujourd’hui le quart, voire le tiers des intervenants — sans toutefois atteindre la parité, et avec des saisons en repli, comme la 10ᵉ (9%) ou la 20ᵉ (21%), qui rappellent que cette progression reste fragile et non acquise.

Femicity était un choix rédactionnel, celui de forcer le trait le temps d’une saison pour donner à voir ce qui, sinon, reste dilué dans le flux des épisodes. Mais en dehors de ce coup de projecteur volontaire, la courbe de fond — celle qui va de 11% à un quart, voire un tiers des intervenants sur vingt ans — n’a rien d’un artefact éditorial. Elle suit, avec le décalage propre à un secteur resté longtemps très masculin, l’évolution de la place des femmes dans le monde de l’architecture et de l’immobilier lui-même : plus d’architectes, plus de promotrices, plus de dirigeantes de bureaux invitées à s’exprimer sur leurs projets. Archi Urbain n’a pas fait bouger ce monde ; il en a été, saison après saison, un assez fidèle miroir.

Des fidélités qui racontent, elles aussi, l’histoire de l’émission

Vingt saisons, cela laisse aussi le temps aux mêmes voix de revenir mais deux lectures des chiffres se complètent. En comptant simplement le nombre total d’apparitions, Michel Verliefden arrive largement en tête avec 20 passages, suivi de Philippe Verdussen (17), Sebastian Moreno-Vacca (16), Christophe Mercier (15) et Steven Beckers (14).

  1. Michel Verliefden (A2RC)
  2. Philippe Verdussen (Archi 2000)
  3. Sebastian Moreno-Vacca (A2M)
  4. Christophe Mercier (Suède 36)
  5. Steven Beckers (Art & Build, Lateral Thinking Factory, BoPro)
  6. Pierre Blondel (Pierre Blondel Architectes)
  7. Luc Deleuze (Art & Build)
  8. Olivier Bastin (L’Escaut, BMa)
  9. Marc Meganck (Bruxelles Urbanisme et Patrimoine)
  10. Aline Branders (A2M, Faculté d’architecture La Cambre – Horta / ULB)

Mais ce classement brut mélange deux profils très différents : les personnes très présentes sur une période courte, et celles qui reviennent, année après année, sur la durée. En ne comptant qu’une apparition par saison, c’est Olivier Bastin qui prend la tête, avec 10 apparitions réparties sur 9 saisons différentes sur 20 — soit presque une saison sur deux depuis le lancement de l’émission. Sebastian Moreno-Vacca (8 saisons) et Francis Metzger (7 saisons) suivent, avant un groupe resserré à 6 saisons chacun : Christophe Mercier, Luc Deleuze, Pierre Blondel, Aline Branders, Benoît Moritz et David Roulin. Cette seconde lecture distingue bien deux formes de fidélité : celle, intense, d’un moment précis de l’histoire de l’émission, et celle, plus rare, d’un compagnonnage qui traverse les années.

  1. Olivier Bastin (L’Escaut, BMa) — 9 saisons
  2. Sebastian Moreno-Vacca (A2M) — 8 saisons
  3. Francis Metzger (MA2 – Metzger et Associés Architecture) — 7 saisons
  4. Christophe Mercier (Suède 36) — 6 saisons
  5. Luc Deleuze (Art & Build) — 6 saisons
  6. Pierre Blondel (Pierre Blondel Architectes) — 6 saisons
  7. Aline Branders (A2M) — 6 saisons
  8. Benoît Moritz (MSA) — 6 saisons
  9. David Roulin (ArtBuild Architects) — 6 saisons

Le même exercice appliqué aux bureaux d’architecture donne des résultats tout aussi parlants. ArtBuild Architects domine très largement avec 45 apparitions au total, réparties sur 14 des 20 saisons. A2M et assar apparaissent chacun sur 10 saisons, et L’Escaut Architectures atteint 9 saisons de présence malgré un nombre d’apparitions plus modeste — la preuve qu’un bureau peut construire une relation durable avec l’émission sans pour autant y multiplier les passages.

  1. ArtBuild Architects
  2. A2M
  3. architectesassoc (+)
  4. Archi 2000
  5. A2RC
  6. Suède 36
  7. assar (part of Sweco)
  8. Karbon’
  9. Atelier De Visscher & Vincentelli (ADVV)
  10. MSA

Une même histoire, racontée par les chiffres

Ce cercle de voix qui s’élargit est aussi un miroir : celui de Bruxelles, de l’architecture qui s’y fait, et des sujets qui, avec elles, ont changé. Un simple passage en revue des titres et des projets présentés le montre : aucune mention de bas carbone, de rénovation passive, de biosourcé ou de réemploi dans les trois premières saisons — ces thématiques n’existent tout simplement pas au lancement de l’émission en 2006. Elles apparaissent timidement à partir de la saison 4 (2009-2010), avec les premiers bâtiments passifs et le projet zéro-énergie Globe, connaissent des saisons entières sans aucune occurrence, puis s’installent plus durablement dans les cinq dernières saisons, où elles reviennent dans un peu plus d’un épisode sur dix — contre zéro au départ. Ce n’est pas, chiffres à l’appui, devenu le sujet de l’émission ; mais c’en est devenu un sujet installé, récurrent, là où il n’existait pas vingt ans plus tôt. En creux, Archi Urbain raconte donc aussi cela : une ville, une profession et une société qui ont dû, au fil de vingt saisons, composer avec le dérèglement climatique.

Ces évolutions ne sont pas indépendantes les unes des autres. La conversation s’est faite plus chorale parce que le format lui-même a changé — de la caméra à bout de bras à la table tournée vers l’invité, puis vers ces documentaires longs qui ont fini par infuser l’émission elle-même. C’est ce même format long qui, mécaniquement, ouvre plus de sièges autour de la table : plus de temps sur un même sujet, c’est aussi plus de voix pour en parler — et, parallèlement, une place progressivement plus importante accordée aux femmes du secteur. Et c’est ce temps long, justement, qui permet aux fidélités de se construire : on ne revient pas neuf saisons sur vingt par hasard.

Vingt saisons plus tard, les archives d’Archi Urbain ne racontent donc plus seulement des projets : elles racontent comment un format né d’un homme seul avec sa caméra est devenu un cercle de voix de plus en plus large, de plus en plus divers, et pour certains de plus en plus ancien — et, à travers les sujets que ce cercle a choisi de traiter, elles racontent aussi une ville et une profession qui ont changé.

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