Au départ, il n’y avait pas de manifeste. Pas de grande stratégie. Pas de plan de financement. Pas même l’idée claire de créer un laboratoire de la rénovation saine et durable.
Il y avait une maison.
Une maison bruxelloise, située au 68 rue des Plantes, à Saint-Josse-ten-Noode. Une maison discrète, presque banale vue depuis la rue, coincée dans ce tissu dense du Quartier Nord où les façades racontent souvent plus qu’elles ne montrent. Une maison ancienne, fatiguée, transformée au fil du temps, bricolée, compartimentée, augmentée d’annexes construites dans le jardin, comme beaucoup de maisons bruxelloises qui ont traversé les décennies sans véritable accompagnement architectural.
Fin avril 2023, deux amis achètent cette maison via Biddit, sous mes conseils — et, il faut bien l’avouer, avec une certaine insistance de ma part. Je vis juste derrière. Pour moi, l’achat du 68 rue des Plantes, c’est d’abord une opportunité très concrète : améliorer l’ensemble de la propriété, agrandir le jardin en intérieur d’îlot, ouvrir un accès au rez-de-chaussée, redonner de la cohérence à un morceau de ville dont je connais chaque mur, chaque passage, chaque ombre.
Le prix de départ était fixé à 250.000 euros. La maison sera finalement acquise pour 304.000 euros. À ce moment-là, rien ne dit encore que cette adresse deviendra un projet public, pédagogique, architectural et éditorial. Rien ne dit encore que cette maison deviendra le LaboNord.
Et pourtant, très vite, quelque chose bascule.
Je dis souvent, avec humour, que j’ai “kidnappé” la maison à mes deux amis. C’est une manière un peu provocatrice de raconter ce qui s’est passé : au lieu de rester un simple bien immobilier, le 68 rue des Plantes est devenu un terrain d’expérimentation. Une maison à ouvrir, à observer, à questionner. Un lieu où l’on ne viendrait pas seulement rénover, mais comprendre ce que rénover veut dire aujourd’hui.
Car à Bruxelles, la rénovation est partout dans les discours, mais rarement montrée dans sa complexité réelle. On parle de performance énergétique, de PEB, d’isolation, de ventilation, de matériaux biosourcés, de réemploi, de santé, de confort d’été, d’humidité, d’acoustique, de lumière naturelle. Mais dans les maisons bruxelloises, les choses sont rarement simples. Il y a les murs anciens, les planchers qui ont bougé, les annexes illégales, les sols imperméabilisés, les contraintes patrimoniales, les budgets limités, les habitudes de chantier, les arbitrages entre ce que l’on rêve de faire et ce que l’on peut réellement faire.
C’est là que naît l’idée du LaboNord : faire d’une maison ordinaire un laboratoire ouvert de la rénovation saine et durable.
Pas un showroom. Pas une maison témoin parfaite. Pas une vitrine figée où tout serait déjà résolu.
Un laboratoire.
Un lieu où l’on cherche, où l’on teste, où l’on apprend, où l’on doute, où l’on se trompe parfois, où l’on recommence. Un lieu où la rénovation n’est pas présentée comme une solution magique, mais comme un processus. Un processus technique, bien sûr, mais aussi humain, social, économique et pédagogique.
Très vite, le LaboNord ne reste pas une intuition solitaire. Autour de la maison, un premier cercle se forme. Natura Mater rejoint dès le départ la réflexion, avec cette volonté commune de sensibiliser à une rénovation plus saine, plus sobre et plus consciente des matériaux. ecobuild.brussels accompagne également l’écosystème du projet, en lien avec les enjeux de construction durable, d’économie circulaire et de transition du secteur.
Des architectes manifestent aussi leur intérêt. Parmi eux, Benoît Lemmens, qui fait partie de ces premières voix à avoir perçu le potentiel du LaboNord : non pas comme un simple chantier, mais comme un lieu de transmission, d’expérimentation et de débat autour de la rénovation bruxelloise.
Dès le départ, le projet prend une forme éditoriale. À travers Archi Urbain, je décide de produire une série d’émissions autour du LaboNord. L’ambition est forte : documenter la rénovation, rencontrer celles et ceux qui la rendent possible, donner la parole aux architectes, aux ingénieurs, aux experts, aux artisans, aux entreprises, aux fabricants, aux enseignants, aux étudiants.
La première saison se construit autour de cette envie d’apprentissage. Nous partons voir ailleurs. Nous tournons des reportages sur des projets lauréats Renolab.B. Nous réalisons des tutoriels. Nous dressons des portraits d’entreprises dont l’activité est liée à la durabilité. Le LaboNord n’est pas encore un chantier, mais il devient déjà une plateforme. Une manière d’organiser la connaissance, de la rendre accessible, de la mettre en récit.
Très vite, le monde académique s’y intéresse.
Les professeurs du cours “Architecture, Écologie, Durabilité” de la faculté d’architecture La Cambre-Horta de l’ULB intègrent la maison comme sujet d’étude pour leurs étudiants. Depuis trois ans, le LaboNord nourrit leurs réflexions. Les étudiants y projettent des scénarios, des hypothèses, des manières d’habiter, de transformer, d’isoler, de réparer. La maison devient un cas d’école, mais un cas d’école réel, avec ses contraintes, ses incohérences, ses surprises.
Un autre professeur, Yann Gueguen, vient également avec des étudiants pour un workshop autour du béton de plâtre dans le cadre de la Semaine d’Innovation Pédagogique de La Cambre-Horta. Peu à peu, la maison commence à remplir l’une de ses missions essentielles : ouvrir la porte.
Ouvrir la porte aux experts.
Ouvrir la porte aux architectes.
Ouvrir la porte aux étudiants.
Ouvrir la porte aux artisans.
Ouvrir la porte à celles et ceux qui veulent apprendre en faisant.
C’est cette dimension qui donne au LaboNord sa singularité. Il ne s’agit pas seulement de rénover une maison, mais de faire de cette rénovation une expérience partagée. Le bâtiment devient un support pédagogique, un terrain d’observation, un futur chantier de formation. L’objectif est de montrer comment on peut rénover autrement : avec plus d’attention, plus de sobriété, plus de santé, plus de dialogue entre les savoirs.
Puis vient le moment de se confronter à la maison elle-même.
En janvier 2025, sur les conseils de l’architecte Alexandru Patrichi, la maison est dénudée. Les annexes construites illégalement dans le jardin sont retirées afin de retrouver de la perméabilité des sols. Les cloisons intérieures sont enlevées pour révéler les volumes d’origine. Derrière les couches accumulées, on redécouvre la structure première : une maison composée de deux pièces, une pièce avant et une pièce arrière plus petite, avec un rez-de-chaussée marqué par le passage latéral menant aux maisons en intérieur d’îlot et une cage d’escalier située à l’arrière.
Mais dénuder une maison, c’est aussi accepter ce qu’elle révèle.
Et ce qu’elle révèle n’est pas rassurant.
Des fissures apparaissent. Les planchers ne sont pas droits. Certaines gîtes sont en très mauvais état. La maison, que l’on imaginait comme un terrain d’expérimentation relativement maîtrisable, rappelle brutalement qu’elle est d’abord un bâtiment ancien, fragile, avec ses faiblesses structurelles et ses urgences invisibles.
Le projet entre alors dans une nouvelle phase : celle du réel.
Les professeurs de La Cambre-Horta insistent de plus en plus pour qu’un architecte soit engagé afin d’introduire un permis d’urbanisme. Pour moi, ce n’était pas la solution idéale. En tant que journaliste et producteur d’Archi Urbain, je voulais conserver une forme d’objectivité. Le LaboNord devait rester ouvert à tous les architectes, à toutes les expertises, à toutes les approches. Engager un architecte, c’était forcément donner une place particulière à une personne plutôt qu’à une autre.
Mais une maison ne se rénove pas seulement avec des intentions. Elle demande des plans, des responsabilités, des choix, un permis, une direction.
Après plusieurs hésitations, plusieurs tentatives, plusieurs tensions aussi, je me tourne vers un ami de longue date : l’architecte Grégory Hye. Au départ, il refuse. Le projet lui paraît trop complexe. Trop ouvert. Trop collectif. Trop difficile à tenir pour un architecte qui doit, à un moment, pouvoir décider. Et il n’a pas tort. Le LaboNord est un projet qui attire les idées, les expertises, les envies. Mais cette richesse peut aussi devenir un frein lorsqu’il faut passer à l’acte.
Je le recontacte pourtant, au moment où le projet semble au bord de la falaise. En mars 2025, il accepte finalement de prendre le dossier. Il ne pourra réellement s’y consacrer qu’à partir de juillet. Plutôt que de reprendre les nombreuses hypothèses déjà produites, il décide de repartir à zéro et de proposer sa propre vision.
Ce choix prend du temps. Il oblige à clarifier. À renoncer. À trancher.
Le permis d’urbanisme est déposé en novembre 2025. Il sera délivré en janvier 2026. Les plans d’exécution seront prêts en février. Pour le LaboNord, c’est une étape immense. Après des mois d’incertitude, le projet existe enfin administrativement. Il a une forme. Une direction. Un cadre.
Mais une nouvelle épreuve apparaît aussitôt.
En mars 2026, un appel d’offres est lancé auprès de plusieurs entreprises générales. Malgré plusieurs sollicitations, un seul devis circonstancié est remis. Le montant annoncé pour le seul gros œuvre s’élève à 285.000 euros, alors que l’estimation initiale était de 170.000 euros.
Le choc est brutal.
Le budget disponible ne permet pas d’absorber un tel écart. Le projet se bloque.
Et c’est précisément là que le LaboNord devient encore plus intéressant.
Car ce blocage raconte quelque chose de fondamental sur la rénovation à Bruxelles. Tout le monde veut rénover. Tout le monde parle de durabilité. Tout le monde comprend l’urgence énergétique, climatique et sociale. Mais lorsque l’on ouvre réellement une maison ancienne, lorsque l’on découvre les faiblesses structurelles, lorsque les prix arrivent, lorsque les responsabilités s’accumulent, le discours se heurte au mur du réel.
Le LaboNord n’est pas bloqué parce qu’il aurait échoué. Il est bloqué parce qu’il montre exactement ce qui bloque la rénovation aujourd’hui.
Le coût du gros œuvre.
La difficulté de mobiliser les entreprises.
L’écart entre les ambitions durables et les moyens disponibles.
La lenteur des processus.
La fragilité des engagements dans le temps.
La difficulté de transformer une aventure collective en chantier concret.
Ce constat pourrait décourager. Il peut aussi devenir le cœur du projet.
Pendant que le gros œuvre cherche encore sa solution, une autre dynamique se met en place avec Laurane Cornaert : celle des matériaux, des fournisseurs, des artisans, des fabricants, des chantiers participatifs et des formations. Car si la première phase du LaboNord a été celle de l’avant-projet, si la deuxième est celle du gros œuvre, la troisième phase représente l’espace où le laboratoire peut pleinement exister : isolation, enduits, peintures, cloisons, carrelages, finitions, réemploi, matériaux naturels, solutions accessibles, gestes de mise en œuvre.
C’est là que le LaboNord peut fédérer.
Une entreprise peut venir tester un matériau.
Un fabricant peut documenter une solution.
Un artisan peut transmettre un savoir-faire.
Des étudiants peuvent apprendre sur site.
Des habitants peuvent comprendre ce qui se cache derrière un mur isolé, une peinture naturelle, une ventilation, une finition saine.
Des partenaires peuvent contribuer non seulement à un chantier, mais à un récit utile à toute une ville.
Le LaboNord n’est donc pas simplement à la recherche de financement. Il est à la recherche d’alliés.
Des alliés pour montrer qu’une rénovation saine et durable ne peut pas reposer uniquement sur un maître d’ouvrage isolé. Des alliés pour prouver que les transitions ne se décrètent pas depuis des salons professionnels ou des PowerPoint, mais se construisent dans la poussière d’une maison ancienne, au contact des murs, des erreurs, des arbitrages et des gestes.
Aujourd’hui, la saison 3 d’Archi Urbain autour du LaboNord est en suspens. Avec le temps, certaines présences se sont faites plus discrètes. C’est aussi la réalité d’un projet qui s’étire, qui traverse des phases d’enthousiasme, de doute, de blocage, puis de relance. Les premiers soutiens — architectes, entreprises, réseaux professionnels, acteurs comme Natura Mater ou ecobuild.brussels, Savvy Interior Design ou encore — n’ont pas disparu de l’histoire. Ils appartiennent à sa fondation. La question, aujourd’hui, est de savoir comment les réactiver, comment leur redonner une place dans une nouvelle étape du LaboNord, plus concrète, plus structurée, plus tournée vers les partenariats de terrain.
Mais il a déjà produit quelque chose.
Il a produit des émissions.
Il a produit des rencontres.
Il a produit des études.
Il a produit des workshops.
Il a produit de la pédagogie.
Il a produit une communauté d’intérêts autour d’une question essentielle : comment rénover autrement les maisons bruxelloises ?
Le LaboNord est né presque par accident, dans une maison achetée pour des raisons très concrètes, presque personnelles. Il est devenu, chemin faisant, un projet collectif. Une maison kidnappée par une idée. Une adresse privée transformée en outil public. Un chantier empêché qui révèle les obstacles de toute une filière. Un laboratoire qui, avant même d’être terminé, raconte déjà ce que signifie rénover au XXIe siècle.
La suite reste à écrire.
Elle dépendra des partenaires qui accepteront d’entrer dans cette histoire non pas quand tout sera fini, propre et photographiable, mais maintenant, au moment le plus fragile. Au moment où le projet a besoin de matière, de savoir-faire, de bras, de financements, de confiance.
C’est maintenant que le LaboNord a besoin d’entreprises, d’artisans, de fabricants, de mécènes, d’écoles, d’experts et de citoyens capables de comprendre que cette maison n’est pas seulement une maison.
C’est un outil.
Un outil pour apprendre.
Un outil pour transmettre.
Un outil pour expérimenter.
Un outil pour rendre visible ce que la rénovation cache trop souvent.
Le LaboNord, c’est une maison qui répare plus que ses murs.
C’est une maison qui tente de réparer le lien entre ceux qui conçoivent, ceux qui fabriquent, ceux qui habitent, ceux qui enseignent, ceux qui financent et ceux qui racontent.
Et si elle est aujourd’hui bloquée, ce n’est peut-être pas la fin de l’histoire.
C’est peut-être le moment précis où elle devient nécessaire.
Le LaboNord entre aujourd’hui dans une nouvelle phase : celle où il faut réactiver les premiers alliés, en inviter de nouveaux et transformer l’intérêt suscité depuis trois ans en engagements concrets. Car cette maison ne demande pas seulement à être rénovée. Elle demande à être habitée par des savoir-faire, des matériaux, des idées, des gestes et des partenaires capables de faire de ce chantier un véritable outil collectif.
