Bruxelles rêvait de Manhattan

À la fin des années 1960, Bruxelles se regarde dans le miroir et ne se reconnaît plus tout à fait. La ville des façades éclectiques, des hôtels particuliers et des perspectives haussmanniennes s’apprête à changer d’échelle. Elle veut accélérer. Elle veut s’internationaliser. Elle veut entrer dans la modernité sans retenue.

Sur la Place de Brouckère, le geste est brutal. Là où s’élevait depuis 1892 le monumental Hôtel des Postes et Télégraphes de Bruxelles, symbole de la puissance des communications nationales, les pelleteuses entrent en scène en 1966. Le bâtiment disparaît. On ne restaure pas le passé, on prépare l’avenir.

À sa place surgit bientôt le Centre Monnaie, construit entre 1968 et 1971. Masse imposante, structure moderniste, socle commercial et bureaux superposés : le langage architectural a changé. Juste en face, la Tour Philips, érigée entre 1967 et 1969, affirme la même verticalité. Une tour dans le centre historique. Un signal. Une promesse.

La rupture est assumée. Bruxelles regarde vers New York.

Pendant que le centre-ville se transforme, un projet encore plus ambitieux se dessine quelques centaines de mètres plus au nord, autour de la Gare du Nord et du boulevard Albert II. En 1967, le plan Manhattan est adopté. Son nom ne laisse aucune ambiguïté. Il ne s’agit pas d’aménager un quartier, mais de créer un Central Business District à l’américaine.

Le projet prévoit huit tours identiques, hautes de vingt-huit étages, organisées symétriquement autour d’un axe central. Chaque paire de tours repose sur un vaste socle, et ces socles doivent être reliés entre eux par des passerelles piétonnes. La ville est pensée comme un système stratifié : les trains et le métro circulent en sous-sol, les voitures occupent le niveau de la rue, les piétons évoluent en hauteur, à distance du trafic. On sépare les flux, on rationalise les usages, on organise la ville comme une machine efficace.

Derrière ce vaste projet ne se trouvait pas une abstraction administrative, mais des figures bien réelles. Le bourgmestre de Bruxelles Lucien Cooremans défend alors l’idée d’un quartier d’affaires international capable de rivaliser avec les grandes capitales européennes. Le Premier ministre Paul Vanden Boeynants incarne une Belgique ambitieuse, convaincue que Bruxelles doit s’imposer comme capitale européenne moderne. L’État, via la Société d’Équipement de la Région de Bruxelles, encadre les expropriations massives (12.000 habitant·es seront expulsés) qui rendent possible la transformation de plus de cinquante hectares. Côté privé, le promoteur Charly De Pauw incarne cette ambition moderne, mobilisant capitaux et partenaires pour ériger un Central Business District à l’américaine. Les architectes et ingénieurs du Groupe Structures traduisent cette vision en tours de verre et de béton, façades répétitives et vastes plateaux de bureaux. Le Quartier Nord ne naît donc pas d’un hasard urbain, mais d’une volonté politique et économique déterminée.

Mais le rêve Manhattan ne se réalise que partiellement. Sur les huit tours imaginées, seules trois tours principales du WTC voient le jour conformément à l’esprit du projet. En face, les Tours Proximus prolongent la verticalité du boulevard Albert II, même si leur morphologie diffère du schéma initial. La crise économique ralentit l’élan initial. Ce qui devait être une utopie moderne laisse une cicatrice sociale et urbaine durable.

Le Centre Monnaie et la Tour Philips ne font pas officiellement partie du plan Manhattan, mais ils en partagent l’époque, l’idéologie et l’audace. Ils en sont les éclaireurs. De la Place de Brouckère au Quartier Nord, une même ligne invisible relie les projets : la conviction que la verticalité incarne l’avenir, que la modernité doit s’imposer, que Bruxelles doit rivaliser avec les grandes métropoles internationales.

Aujourd’hui, la ville regarde à nouveau son reflet. Les tours du WTC sont transformées, le Centre Monnaie devient OXY, les quartiers se recomposent avec davantage de mixité. Là où l’on séparait radicalement les flux, on cherche à reconnecter les usages. Là où l’on rasait sans hésitation, on privilégie désormais la transformation.

Bruxelles n’est jamais devenue Manhattan. Mais elle en a gardé l’empreinte. Ses tours, ses débats, ses cicatrices racontent encore cette époque où la ville a cru que l’avenir se dessinait en hauteur, sur dalle, au-dessus du sol.

Repères chronologiques

Modernité, bruxellisation et transformation urbaine

1892 – Inauguration de l’Hôtel des Postes et Télégraphes de Bruxelles sur la Place de Brouckère.

1966 (31 octobre) – Démolition de la Grand-Poste. Début d’une transformation radicale du centre-ville.

1967 (17 février) – Adoption officielle du plan Manhattan pour le Quartier Nord autour de la Gare du Nord et du boulevard Albert II.

1967–1969 – Construction de la Tour Philips à la Place de Brouckère.

1968–1971 – Construction du Centre Monnaie sur le site de l’ancienne Grand-Poste.

1968–1974 – Expropriations massives dans le Quartier Nord (près de 11 000 habitants déplacés).

Années 1970 – Construction progressive des tours du World Trade Center Brussels.

1994–1996 – Construction des Tours Proximus (anciennement Belgacom).

2021–2022 – Transformation de la Tour Philips en Multi.
Le projet est porté par le développeur Immobel et conçu par le bureau Conix RDBM Architects.
La rénovation lourde conserve la structure moderniste tout en intégrant mixité programmatique, ouverture urbaine et standards environnementaux contemporains.

2020–2024 – Transformation des anciennes tours WTC 1 et 2 en ZIN.
Projet développé par Befimmo, conçu par 51N4EJaspers-Eyers Architects et L’AUC.
ZIN marque une rupture symbolique avec le modèle Manhattan :
au lieu d’un quartier monofonctionnel de bureaux, le projet introduit une mixité verticale combinant bureaux, logements, hôtel, équipements et espaces publics, tout en conservant une partie substantielle des structures existantes.

2023–2026 (en cours) – Transformation du Centre Monnaie en OXY.
Projet porté conjointement par Immobel et Whitewood.
Conception architecturale assurée par SnøhettaBinst ArchitectsDDS+ et ADE Architects.

OXY marque une évolution significative : la tour historiquement mono-fonctionnelle de bureaux devient un ensemble mixte accueillant bureaux, hôtel et logements, introduisant une présence résidentielle et une animation permanente au cœur du centre-ville.

Dans le même temps, Engie quitte le centre pour installer son siège belge dans le Quartier Nord (héritier du Manhattanplan), illustrant un mouvement presque inverse :
ce que le Manhattanplan avait concentré au nord redescend partiellement vers le centre sous une forme plus mixte et plus urbaine.

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