À Bruxelles, certains bâtiments ne se contentent pas de traverser le temps : ils l’absorbent, le superposent, le rendent visible. L’ancien Pathé Palace, situé boulevard Anspach, appartient à cette catégorie rare. Derrière sa façade emblématique se cache une histoire faite de transformations successives, de réaffectations, de blessures architecturales, mais aussi de renaissances. Un lieu qui raconte à la fois l’assainissement de la ville basse de Bruxelles, la naissance du cinéma, l’évolution des pratiques culturelles et la complexité de restaurer un patrimoine vivant.
L’histoire du bâtiment commence bien avant le cinéma. À l’origine, le lieu est lié au percement des Grands Boulevards et à la transformation profonde de la ville basse sous l’impulsion du bourgmestre Jules Anspach. Le boulevard Anspach naît d’une ambition urbaine : assainir, moderniser, ouvrir Bruxelles. Dans ce nouveau paysage urbain apparaît un bâtiment conçu comme une forme de grand magasin ou d’hôtel des ventes, dont certaines pierres datent de 1881.
Mais c’est avec l’arrivée du cinéma que le lieu entre véritablement dans l’imaginaire collectif. En 1913, alors que les images animées fascinent un public qui découvre encore ce nouveau médium, Charles Pathé contribue à introduire cette culture cinématographique à Bruxelles. Le Pathé Palace devient alors un grand palais d’attraction. L’architecte Paul Hamesse intervient sur le bâtiment et lui donne une dimension spectaculaire. La salle est pensée pour accueillir le public dans un décor puissant, avec notamment un vaste plafond en plâtre, en forme de coupole, mouluré et composé de caissons destinés à amortir le son. À l’époque du cinéma muet, l’architecture participe déjà pleinement à l’expérience du spectacle.
Le bâtiment ne reste cependant jamais figé. En 1950, le cinéma évolue. Il n’est plus seulement une attraction faite de courts films et de numéros hybrides entre music-hall et projection. Il devient un art populaire installé, avec des films longs, une exploitation plus structurée, un grand écran, un parterre et un balcon. Le Pathé Palace est alors transformé pour devenir un véritable cinéma moderne. Cette étape marque une nouvelle mutation du lieu, qui s’adapte à l’évolution des usages et des attentes du public.
D’autres transformations suivront, plus brutales. Le bâtiment est réaffecté, modifié, parfois malmené. Le magasin Bauknecht altère profondément la façade (1973). Plus tard, le Kladaradatsch! (1998) occupe les lieux et y apporte à son tour des aménagements spectaculaires, pensés pour faire événement, mais qui contribuent aussi à rendre l’ensemble confus, chargé d’ajouts, de cloisons et de dispositifs successifs. Au fil du temps, le Pathé Palace devient un palimpseste architectural : chaque époque y laisse une trace, parfois précieuse, parfois douloureuse.
À la fin des années 1990, une intervention importante est menée par l’architecte Joël Claisse. Son travail porte notamment sur la restauration des façades. Les archives évoquées dans le fichier montrent l’ampleur des recherches menées : photographies d’origine, cahiers des charges, relevés, plans comparant les différentes étapes de transformation. On y voit l’évolution de la façade depuis Dumont en 1881, Hamesse en 1913, les modifications liées au magasin Bauknecht, puis l’intervention de Joël Claisse en 1998. Certaines coupoles sont refaites à l’identique, dans une volonté de restituer au bâtiment une part de sa présence historique.
Mais l’histoire du Pathé Palace prend un nouveau tournant lorsque la Communauté française — aujourd’hui Fédération Wallonie-Bruxelles — s’intéresse au bâtiment après la faillite du Kladaradatsch! (2000). À l’époque, la question du Théâtre National est également au cœur des discussions. L’architecte Olivier Bastin, qui assiste alors la Communauté française dans ses négociations autour de la Tour Rogier, est amené à envisager différentes solutions pour l’institution. L’idée d’installer le Théâtre National dans l’ancien Pathé Palace est évoquée, mais elle soulève une difficulté fondamentale : un cinéma et un théâtre ne fonctionnent pas de la même manière. Au cinéma, le public regarde un écran ; au théâtre, il regarde une scène. Le rapport au lieu, à la profondeur, à la salle et au spectacle n’est pas le même.
Finalement, le bâtiment retrouve sa vocation cinématographique. La Communauté française lance un concours d’architecture pour sa réaffectation. Le défi est considérable : il ne s’agit pas simplement de restaurer un bâtiment ancien, mais de lui redonner une lisibilité, une fonctionnalité et une capacité d’accueil dans un contexte patrimonial et urbain complexe. Alain Richard, auteur du projet de la dernière réaffectation, aborde le lieu avec une conviction : retrouver la magie du cinéma, tout en permettant au bâtiment de fonctionner comme un espace culturel contemporain.
Le programme impose notamment la création de quatre salles, condition nécessaire à une exploitation viable. Il faut aussi prévoir les circulations du public, les espaces d’accueil, la billetterie, la confiserie, les bars, l’administration, les cabines techniques, les lieux de rencontre et les zones de travail. Le bâtiment doit permettre à plusieurs types d’usagers de cohabiter : spectateurs, équipes techniques, programmateurs, personnel administratif, visiteurs. L’enjeu n’est donc pas uniquement architectural, il est aussi culturel et social. Le Pathé Palace doit redevenir un lieu de circulation, d’échange et de rencontre.
Face à un bâtiment fragmenté, l’architecte choisit de ne pas tout reconstruire. Au contraire, l’intervention repose sur une forme de retenue. Il s’agit de dégager ce qui encombre, de retirer les cloisons non porteuses, de faire entrer la lumière naturelle partout où cela est possible — sauf dans les salles, évidemment — et de rendre l’espace plus compréhensible. L’idée est de faire du vide pour révéler le lieu. Avec l’ingénieur Laurent Ney, le choix est aussi de toucher le moins possible aux structures existantes, afin de préserver ce qui tient déjà et d’éviter d’alourdir inutilement le bâtiment.
Cette approche révèle la richesse du Pathé Palace : toutes les époques y demeurent présentes. Sur la façade du boulevard Anspach, on retrouve encore des éléments de 1881, une arche commerciale du début du XXe siècle, l’habillage de Paul Hamesse, puis les marques des interventions ultérieures. À l’intérieur, certaines colonnes renvoient à la transformation de 1950, tandis que d’autres éléments appartiennent encore à la trame de 1913. Le bâtiment n’est pas ramené artificiellement à un état supposé originel : il assume ses couches, ses cicatrices et ses métamorphoses.
L’un des grands défis du projet consiste aussi à reconnecter le bâtiment à la ville. Le Pathé Palace possède trois entrées, chacune donnant sur une ambiance différente : le boulevard Anspach, plus institutionnel et redevenu piétonnier ; la rue Van Praet, marquée par ses cafés et restaurants ; et le secteur de Saint-Géry, avec son îlot et sa halle. Cette situation urbaine devient une force. Le cinéma n’est plus un objet fermé sur lui-même, mais un lieu traversé par la ville.
La complexité technique est immense. Les différentes rues ne sont pas au même niveau, les salles sont en gradins, les espaces se superposent. Alain Richard évoque 21 niveaux publics à connecter, avec une exigence essentielle : permettre à chacun·e, y compris aux personnes à mobilité réduite, d’accéder à tous les espaces. À cela s’ajoutent les contraintes de sécurité, d’évacuation et d’intervention des pompiers. Restaurer le Pathé Palace, c’est donc aussi résoudre un puzzle spatial extrêmement complexe.
La réaffectation du bâtiment intègre enfin une dimension artistique contemporaine. Le plasticien bruxellois Pierre Toby intervient notamment sur certains vitrages de la tour et sur des parties en plâtre repeintes, grâce aux dispositifs de la Communauté française consacrant une part du budget à l’œuvre d’art. Là encore, le bâtiment ne se limite pas à une restauration patrimoniale : il continue à produire du présent.
L’histoire du Pathé Palace est donc celle d’un bâtiment qui n’a cessé de changer de rôle sans jamais perdre totalement son identité. Hôtel des ventes, grand magasin, palais d’attraction, cinéma, lieu transformé, abîmé, restauré, puis réinventé : il incarne à lui seul plus d’un siècle de mutations urbaines et culturelles bruxelloises. Sa dernière réaffectation ne cherche pas à effacer cette histoire, mais à la rendre habitable. Elle fait du Pathé Palace non pas un monument figé, mais un lieu vivant, capable de renouer avec la magie du cinéma tout en assumant la complexité de ses vies antérieures.
